17 mars 2020

pendant que des millions de personnes entament en France un premier confinement qui durera environ deux mois, musées, cinémas, salles de concerts et théâtres ferment leurs portes, sans qu’une date de reprise des activités puisse être envisagée.

Au cours des jours et des semaines suivantes, tandis que bulletins épidémiologiques et discours de Macron scandent la vie d’une nation entière, la consommation de bande passante explose. Bloqués chez eux, en ville comme à la campagne, les français vivent à travers des écrans. Travail, passions, famille, amis : du jour au lendemain et sans y être préparés, des millions de personnes voient leurs smartphones, tablettes et ordinateurs devenir leur principale fenêtre sur le monde.

Dans la rue aussi, tout change d’un jour à l’autre.

Comme à Wuhan, les rues des villes françaises se vident, les rideaux de fer des magasins se baissent, pendant que de rares passants rentrent chez eux du supermarché ou après s’être dégourdis dans le périmètre d’un kilomètre imparti par le gouvernement.

Cette frontière invisible affecte tous, riches et pauvres, jeunes et retraités, mais elle perturbe particulièrement la vie de ces artistes aux yeux desquels la ville n’est pas seulement une source d’inspiration, mais aussi un atelier et le lieu où exposer son art. Dessiner, peindre, ranger - et partager - ses archives est un exercice auquel de nombreux artistes se sont voués pendant le premier confinement.

Néanmoins, tous n’ont pas pu résister à l’attrait de la rue, alors même que le monde rappelait aux êtres humains la fragilité d’équilibres que nos sociétés donnent trop souvent comme acquis.

A distance d’un an, des souvenirs émergent d’images rapides qui défilent sur un feed Instagram, comme ce trait blanc tracé à la craie sur la chaussée d’une route de campagne par Eltono, pour rendre visible cette frontière qui ne l’est pas, ou cette infirmière avec le masque de Superman peinte par Fake, qui incarne à elle-seule tous les portraits de soignants aux allures de super-héros réalisés par des artistes du monde entier. Ces images iconiques ont marqué les esprits, mais il est temps aujourd’hui de questionner plus largement la réaction des artistes au confinement, pour laisser émerger le travail de figures, comme STESI, qui ont continué de peindre dans la rue

presque comme si de rien n’était.

Entre mars et mai 2020, STESI peint sans relâche.

Dans la rue, murs et camions continuent d’être ses supports privilégiés, mais le confinement conditionne aussi sa pratique d’atelier. En quelques semaines seulement, Stesi produit une trentaine de toiles, dont la réalisation constitue le point culminant d’une réflexion sur le rapport de l’artiste aux spectateurs, alors même que leur relation passe à travers le filtre d’un écran.

Pour un artiste, habitué à disséminer son art dans la rue et à observer les réactions spontanées des passants, cette mise à distance du public n’est pas simple à accepter.

Photographier son art pour garder le contact sur Internet est un premier pas, mais comment transmettre cette atmosphère qui participe à faire naître et vivre les œuvres dans la rue ?

Comment matérialiser ce temps - de création et de vie d’œuvres éphémères par nature - que les spectateurs découvraient jusqu’ici par eux-mêmes ?

C’est à ce stade que l’idée de l’exposition CINESTESI est apparue, tel un moyen pour retranscrire le cheminement de STESI. Il a compris que montrer la face cachée de sa pratique de rue et d’atelier représentait la meilleure voie à suivre pour

court-circuiter les barrières imposées par le confinement.

Habituée à voir les graffitis figés sur les murs de nos villes, notre société a voulu reconnaître une nouvelle forme de peinture dans cette pratique alternative de l’art, sans se rendre compte de la part importante que le performatif et le contexte jouent dans ce milieu.

On ne peint pas dans la rue comme en atelier.

On n’obtient pas les mêmes résultats, avec ou sans autorisation.

Les superficies imparfaites que la ville offre aux artistes, les voisins et les passants qui interviennent pendant que le jet de peinture sort de la bombe aérosol, sans même compter les conditions climatiques ou celles de lumières avec lesquelles les artistes se confrontent : on oublie trop souvent que ces éléments sont inscrits au plus profond de l’oeuvre d’un artiste, au même titre que son style et son talent.

CINESTESI est donc une exposition vouée à dévoiler une perception autre du graffiti aux spectateurs.

C’est une synesthésie qui sollicite plusieurs sens, à travers une installation composée de tableaux peints par STESI pendant le confinement, de mobiliers urbains graffés, de téléviseurs et d’une projection de films tournés à différentes époques, qui montrent tant STESI à l’œuvre que ses réalisations peintes dans la rue, essentiellement de jour.

Les écrans de télévisions disposés au coeur de cet espace de 200m2 invitent le spectateur à vivre une expérience hors du commun : fixer un point rouge, se laisser guider par les illusions d’optique et observer les toiles de l’artiste se mettre en mouvement.

Dans la lignée des Futuristes et de leur vision cinétique d’un art qui traduit l’énergie de la ville moderne,

CINESTESI appelle les spectateurs à percevoir le mouvement en peinture, au même titre qu’elle invite à imaginer le corps de l’artiste à l’oeuvre et ses gestes qui matérialisent des enchaînements de lettres et des arabesques.

Mais ce projet active aussi leur ouïe, tant spirituellement que physiquement.

Au fur et à mesure que le spectateur parcourt l’exposition, en effet, il verra le nom STESI s'enchaîner à l’infini sur des toiles pour composer une litanie semblable à celles murmurées à basse voix par les derviches tourneurs en transe.

Tel un écho moderne au texte fondateur de Norman Mailer - The Faith of Graffiti (La Foi du Graffiti) -, qui a dévoilé le graffiti au grand public en 1974, CINESTESI invite les spectateurs à aiguiser son oreille pour entendre ce mélange spontané de litanies tracées sur les murs avec les bruits et les sons de la ville que les vidéos diffusent dans l’espace d’exposition.

Les confinements répétés que nous avons vécu cette année ont offert à beaucoup une perspective autre sur leur vie et sur la société. Ils nous ont imposé des changements drastiques et nous ont forcé à repenser des manières de vivre et de faire.

Ils nous auront, au final, aussi montré les limites d’un monde ultra-connecté, qui permet certes de garder une forme de lien, mais empêche finalement l’être humain de communiquer ces sentiments, ces atmosphères, ces gestes et ces pensées - ou pour mieux dire cette CINESTESI - que

la rue accueille et transmet à une vitesse qu’aucun serveur ne pourra jamais toucher.

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